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Rencontre avec Samuel Roy
Depuis qu’il sait faire du vélo, Samuel Roy laisse ses deux roues le guider vers l’avant. Après avoir traversé presque tous les continents et exploré parmi les plus beaux paysages de la planète, il œuvre aujourd’hui comme guide en cyclotourisme et est devenu notre invité le temps d’un épisode de la série Détour.
Dans cet épisode, Samuel Roy plonge au cœur de l’hiver sauvage de Charlevoix, une spectaculaire région de biosphère reconnue par l’UNESCO. Lorsque la neige s’installe, ce joyau québécois se transforme en un terrain d’aventure grandiose pour les amateurs de plein air – et en une destination gourmande bien gardée pour les initiés.
Cet itinéraire de cinq jours vous emmène au cœur des montagnes de Charlevoix par la Route des Montagnes, un chemin sinueux de 121 kilomètres niché entre les routes 381 et 170. Elle traverse l’arrière-pays de la région, reliant Saint-Urbain, Saint-Hilarion, Notre-Dame-des-Monts, Saint-Aimé-des-Lacs et Clermont, et offre un accès privilégié à des montagnes verdoyantes, des vallées boisées et des fermes spécialisées.
Que vous soyez amateur de ski nordique ou de charcuterie raffinée, ou simplement à la recherche d’une façon de passer un excellent week-end, cette route vous fera découvrir des paysages sublimes. Matins tranquilles autour d’œufs frais de la ferme, après-midis passés à skier ou à parcourir les sentiers en raquettes jusqu’à des panoramas saisissants, voici le Charlevoix dont on se souvient longtemps après le retour.
JOUR 1
Saint-Urbain: Les sommets de l’agrotourisme
La région montagneuse de Charlevoix n’est pas seulement l’apanage des randonneurs, elle est aussi faite pour les amateurs de slow food et les voyageurs curieux prêts à troquer les grandes tables habituelles pour quelque chose d’un peu plus rustique.
Les Viandes Bio de Charlevoix
125, rue Saint-Édouard,
Saint-Urbain, G0A 4K0
Commencez votre voyage par une visite chez ce producteur de viandes biologiques, où l’agriculture éthique rencontre la gastronomie. Parcourez la boutique pour découvrir les saucisses fumées à froid et les pâtés, et faites la visite autoguidée pour découvrir comment la durabilité s’adapte au climat nordique.
Centre de l’Émeu de Charlevoix (Économusée de l’Huilière)
710, rue Saint-Édouard,
Saint-Urbain, G0A 4K0
Oui, des émeus. Plus de 400. Venez rencontrer ces oiseaux rares à l’allure préhistorique, puis explorez la boutique qui propose de tout, de la crème pour le visage à l’huile d’émeu aux crèmes pour les douleurs articulaires. C’est instructif, ça sort de l’ordinaire et c’est étrangement apaisant.
La Ferme Basque de Charlevoix
816, rue Saint-Édouard,
Saint-Urbain, G0A 4K0
Cette ferme rustique offre une charmante boutique proposant des produits riches en saveurs. Venez y faire un tour afin de découvrir cette petite production familiale qui met le bien-être animal et le respect environnemental au tout premier plan.
Truc de pro : Plusieurs de ces fermes sont ouvertes toute l’année, mais les heures varient selon la saison.
JOUR 2
Saint-Urbain: Sentiers sauvages et vues d’hiver
Pas de viande aujourd’hui, attachez votre tuque – vos bottes et peut-être même vos raquettes.
Parc national des Grands-Jardins
Route 381, km 21,
Saint-Urbain, G0A 4K0
Au cœur de la région de biosphère de Charlevoix, ce parc est un joyau sauvage du Bouclier canadien. En hiver, c’est un terrain de jeu enneigé pour les skieurs, les raquetteurs et les randonneurs de tous niveaux.
Ne manquez pas le secteur de La Galette, une zone moins connue, idéale pour les randonnées tranquilles en raquette, les boucles de ski de fond nordiques et les excursions pittoresques dans les montagnes.
Ce qui fait la particularité de ce parc, c’est sa diversité. De larges vallées, des forêts de taïga et des dômes granitiques dénudés vous permettent de choisir votre aventure. Restez plus bas et flânez, ou partez en randonnée jusqu’au sommet pour profiter d’une vue imprenable sur le cratère météoritique.
Astuce vestimentaire : Amenez des couches à superposer. L’humidité peut refroidir rapidement une journée chaude. Et un thermos de cidre chaud peut faire toute la différence dans les sentiers exposés.
JOUR 3
Saint-Hilarion: De la ferme à la fourchette
Ici, chaque arrêt est une chance de goûter quelque chose de profondément local.
La Ferme Ambrosia
335, rang 1,
Saint-Hilarion, G0A 3V0
Cette petite exploitation agricole élève des canards de Barbarie de manière traditionnelle, en plein air, sans gavage, pour un maximum de saveur. Le résultat ? Une sélection raffinée de produits à base de canard riches, éthiques et ancrés dans la région.
Le Véritable Agneau
30, route Sainte-Croix,
Saint-Hilarion, G0A 3V0
Le dernier producteur certifié d’agneau de Charlevoix. Depuis 2000, on y élève les troupeaux avec soin et précision, produisant des viandes dignes de leur statut d’indication géographique protégée (IGP). Appelez à l’avance pour passer vos commandes.
Vision locale : Pas envie d’aller au resto ce soir? Parfait. Assemblez un festin de produits locaux à déguster près du feu à votre hébergement.
OÙ RESTER
Bien que les hébergements soient dispersés le long du parcours, un endroit en particulier allie parfaitement confort, cuisine et emplacement :
Le Relais des Hautes-Gorges
330 Rue Principale,
Saint-Aimé-des-Lacs, QC G0T 1S0
Située près de l’entrée du parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie, cette auberge se trouve sur un vaste domaine surplombant des pins enneigés. L’établissement propose plus de vingt chambres entièrement rénovées et dispose d’un espace piscine et spa ainsi que d’un foyer extérieur, ouvert toute l’année. L’offre gastronomique sur place reflète le terroir de la région avec des ingrédients frais et locaux.
JOUR 4
Saint-Aimé-des-Lacs: Vallées glaciaires, fat bike, et silence glacial
Maintenant, les choses sérieuses : le genre de journée où on se dit qu’on va bien dormir
Parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie
500, rue Principale,
Saint-Aimé-des-Lacs, G0T 1S0
Parois rocheuses escarpées recouvertes de givre, rivières gelées serpentant à travers la vallée glaciaire, et larges étendues remplies de traces de raquettes et de chants d’oiseaux : s’il y a un endroit où célébrer l’hiver, c’est ici.
Ce ne sont pas les options qui manquent : balade en fat bike dans la Vallée des Glaces, patin en plein air, ski classique et ski de fond, randonnées en raquette sur des circuits panoramiques, escalade sur glace pour les plus audacieux, et glissade sur tube avec vue sur les montagnes. Pour une immersion totale, passez la nuit sur place. Le parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie et celui des Grands-Jardins proposent tous deux des options de prêt-à-camper, idéales pour se réchauffer après une journée bien remplie, que vous soyez en famille ou en solo.
Conseil sentiers : Partez tôt et passez toute la journée. Ce parc récompense la lenteur: chaque vue et chaque détour méritent qu’on s’y attarde. Préparez votre caméra et votre sens de l’émerveillement.
JOUR 5
Clermont: Levez votre verre à la région
Avant de rentrer à la maison, détour par Clermont, pour goûter une dernière fois toute la créativité de Charlevoix.
Menaud – Distillerie & Brasserie
1, rue de la Rivière,
Clermont, G4A 1B5
Nommée d’après le roman emblématique de Félix-Antoine Savard racontant l’histoire de Menaud, maître-draveur, Menaud distille littéralement l’esprit sauvage de Charlevoix. Ici, à partir de céréales, d’eau de source et de plantes de la région, on produit des spiritueux tels que des gins et des vodkas ainsi que des bières exceptionnelles en petites quantités. Dégustez-les sur place, puis ramenez une bouteille (ou deux) chez vous.
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]]>Des centaines de marathons
« Je ne m’habitue jamais au paysage, même si je viens tellement souvent ». Jacky nous accueille au milieu des monts rocheux et des cactus sous le soleil de 9 heures, dans le parc régional de San Tan Mountain. La chaleur sèche est déjà cuisante. Le désert change d’aspect suivant la température, il passe du vert quand c’est humide aux orangés arides lorsque c’est sec. On est sur son territoire, elle habite à 20 minutes. C’est entre autres ici qu’elle a couru de nombreux kilomètres des 104 marathons qu’elle a faits en 104 jours consécutifs en 2022, un record mondial qui lui appartient toujours. Elle avait alors amassé des fonds pour Amputee Blade Runners, qui fournit des prothèses de course qui ne sont pas couvertes par les assurances américaines – une cause qui lui est chère, naturellement. Au même titre que la recherche sur le cancer, pour laquelle elle a couru 250 demi-marathons en 250 jours, une autre prouesse, qui vit un peu dans l’ombre de son record du monde.
Jacky est phoenixoise d’adoption : née en Afrique du sud, elle a habité aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Caroline du Nord avant de s’établir en Arizona, attirée par le climat qui ressemble davantage à celui de sa terre natale. Elle a deux ados, et elle est mariée depuis 27 ans à celui qui est aujourd’hui aussi son coach, et son technicien : c’est Edwin qui ajuste minutieusement sa prothèse de course et qui change la semelle en dessous, à tous les 800 kilomètres.
L’adversité et le sport
En 2001, alors qu’elle avait 26 ans, Jacky a appris qu’elle était atteinte du sarcome d’Ewing, une rare forme de cancer des os. Une semaine plus tard, sa vie était sauvée par l’amputation d’une partie de sa jambe gauche, juste sous le genou. « C’était la seule option, il n’y avait pas de temps pour réfléchir. Je suis passée en mode survie » raconte candidement Jacky. Sa façon de relater ça, de rester positive – de rire, même – laisse transparaître une détermination joviale qui vient me chercher. 26 ans, c’est mon âge à moi.
La course allait faire son entrée dans sa vie seulement une quinzaine d’années plus tard. De son propre aveu, Jacky n’avait jamais été tellement sportive ni attirée par le plein air : « J’étais le genre d’enfant qui se cache dans les toilettes pour échapper à l’éducation physique. » Mais à un certain moment, en voyant son mari courir, se sentant aux prises avec les limites qui semblent s’imposer naturellement aux personnes amputées, sa personnalité combative a pris le dessus : « Je n’ai jamais accepté qu’on me mette dans une case. Je ne pense pas que j’aurais commencé à courir si je n’avais pas perdu ma jambe. C’était un acte de rébellion. Je voulais faire quelque chose que je ne pensais pas pouvoir faire. »
Dans un premier temps, il lui fallait se procurer une prothèse sur mesure. Ensuite, il a fallu s’adapter, s’habituer à courir avec et à l’ajuster convenablement, pour que les hanches soient bien égales et que le rebond corresponde à la foulée. Aujourd’hui, la prothèse de Jacky est encore plus sophistiquée, mieux adaptée à la course sur sentier qu’elle préfère, et à ses défis uniques. « Il n’y a que mon pied droit qui me donne une vraie rétroaction tactile sur les surfaces », explique Jacky, qui ajoute que les chaussures Altra qu’elle utilise aident à cet égard, avec leur inclinaison nulle et leur largeur généreuse au niveau des orteils. Et pour ceux qui se demandent : oui, elle utilise les chaussures gauches, sur sa prothèse de tous les jours.
Nouveaux projets, même intensité
Cette semaine, Jacky est en mode récupération. Elle a couru un 80 kilomètres il y a quelques jours – c’était la première fois qu’elle couvrait cette distance à l’entraînement. Elle se prépare en vue de sa participation à The Speed Project, 540 kilomètres de course entre Los Angeles et Las Vegas. The Speed Project a été pensée comme une course à relais, mais aujourd’hui on s’y attaque de plus en plus en solo. C’est ce que Jacky va faire, et elle sera la première personne amputée à participer à l’épreuve. Si, comme moi, vous trouvez ça intimidant, et que vous êtes déjà un peu soufflés par sa détermination, dites-vous que pour elle, ce n’est qu’une étape en vue de son objectif suivant : sept marathons en sept jours sur sept continents, pour recueillir des fonds pour les victimes de la traite des personnes, dans le cadre du World Marathon Challenge. Ça se passe au mois de novembre.
Pourquoi autant de projets aussi extrêmes? Parce qu’elle aime ça. Parce qu’après l’épreuve qu’elle a vécue, elle a réalisé que la vie était fragile, et qu’il fallait en profiter. Pour marquer l’imaginaire, et montrer que ce n’est pas parce qu’on est amputée qu’on ne peut pas faire de sport. Montrer qu’elle est plus qu’une personne amputée. Pour attirer l’attention sur le fait que les running blades ne sont pas accessibles, alors qu’elles peuvent transformer complètement la vie de quelqu’un qui en a besoin.
Caractère d’athlète(s)
Chez Jacky, passé le tapis d’entrée personnalisé, on est accueillis par les deux chiens de la famille, qui adorent la visite. Sa fille est en train d’enregistrer une vidéo pour son cours de violon. Elle fait aussi de l’équitation. Son fils, lui, fait du vélo de montagne deux soirs par semaine. Jacky travaille de la maison comme pigiste, ce qui lui laisse la marge de manœuvre pour s’entraîner, et pour s’impliquer beaucoup dans la vie de ses enfants.
Eux aussi sont très investis dans ses projets : quand elle a couru ses 104 marathons, ils revenaient de l’école tous les après-midi en prenant des nouvelles de sa performance du jour. Et lorsqu’elle manquait de motivation, ils étaient les premiers à lui rappeler ses raisons de persévérer. Néanmoins, entre sport, travail et vie de famille, Jacky en gère pas mal, et sur plusieurs fronts.
On est dans le garage, elle me montre sa collection d’Altra, des étagères de chaussures bien usées. Elle les utilisait déjà avant d’être une athlète de la marque. J’essaie d’en savoir plus sur sa préparation pour The Speed Project. Nutrition, plan de match, équipement – on penserait que ce sont tous des aspects de premier intérêt pour une athlète comme Jacky, mais comment dire? Pas plus que ça. Son approche, si sérieuse soit-elle, est assez désinvolte, dans le sens le plus positif du terme : « En fin de compte, le mieux qu’on puisse faire, c’est donner son maximum. Sortir, faire autant de kilomètres que possible – pour le reste, on verra le jour de l’événement. Pour moi, la course a toujours été plus mentale que physique. J’ai appris à cultiver ma gratitude, et je reste consciente que j’ai de la chance de pouvoir pratiquer ce sport. Et ça m’aide vraiment beaucoup. »
Ce n’est pas la première fois que je me fais cette réflexion : beaucoup d’athlètes d’endurance, il me semble, partagent cette disposition d’esprit qui laisse beaucoup de place à l’imprévu – qui reste souple plutôt que de chercher à tout anticiper. Je pense à Lael Wilcox, la cycliste qui détient le record chez les femmes pour le tour du monde à vélo, ou à la championne d’ultra-trail Marianne Hogan que nous avons accompagnée au Cap l’année dernière. Des athlètes dont la bonne humeur et l’adaptabilité sans limites semblent être à la source de leurs performances ahurissantes, au même titre que leur préparation physique méticuleuse.
Ce n’est pas une course
C’est ce que je retiens de cette rencontre. La vie est fragile et imprévisible, et il faut l’aimer comme ça – l’accueillir comme elle vient, activement, avec engagement et détermination. Il faut faire tout ce qu’on peut pour vivre dans le moment présent, parce que ce n’est pas une course. Sauf quand c’en est une. Dans ce cas, je nous souhaite tous de l’approcher avec autant de passion et de légèreté que Jacky Hunt-Broersma.
Magasinez les essentiels de Altra
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]]>En Norvège, c’est une vedette. Championne olympique, entrepreneure, véritable icône de la liberté féminine et sportive; Kari Traa est plus grande que nature. Au-delà des frontières scandinaves, cependant, peu connaissent son parcours atypique et sa tendance à briser les règles du jeu. Son influence perce désormais le marché nord-américain, dans les motifs floraux et le rose de ses célèbres couches de base et vêtements en laine mérinos, ceux-là mêmes qui sont venus réveiller une industrie du plein air longtemps dominée par les monotones nuances de noir et de marine.
Kari Traa n’a pourtant rien d’une entrepreneure née. Pour fonder sa marque, pas de tableaux Excel, de hautes études commerciales ou de plans d’affaires, mais une vision claire : celle de créer des vêtements techniques pensés exclusivement pour les femmes. Et une absence totale de peur. Après une carrière de ski acrobatique passée à vivre de figures complexes et de risques calculés, elle reste une amoureuse de l’adrénaline. Le dødsing, par exemple (littéralement, plongeon de la mort), sport extrême norvégien qui consiste à sauter de plusieurs mètres de haut, en restant à plat ventre le plus longtemps possible avant de toucher l’eau en position repliée. Elle fait d’ailleurs partie des skieuses norvégiennes qui ont le plus chuté en compétition, un fait qu’elle revendique avec humour. C’est cette confiance presque absurde et cet indéfectible optimisme qui l’ont menée des podiums aux plus hautes marches de l’industrie.
Hans Eide, ex-champion olympique de bosses et partenaire d’affaires de longue date de Kari, l’exprime bien: « Elle n’a peur de rien. Elle ose tout faire. Je l’ai vue pratiquer le dødsing encore l’année passée, vêtue d’un maillot de bain qu’elle avait tricoté elle-même. Elle est aussi excentrique qu’elle l’était quand elle était jeune. » C’est d’ailleurs lui, à l’époque, qui lui a proposé d’utiliser son nom – Kari Traa, championne de ski de bosses et multiple médaillée olympique – pour la marque qu’elle était en train de créer. « En Norvège, les gens admirent les grands sportifs plus que tout. Et déjà à l’époque, les gens admiraient Kari Traa. La marque avait beau être une expérience, elle a vite porté fruit. » Aujourd’hui, la marque se frotte aux plus grands joueurs sur la scène du plein air européenne.
Kari aime raconter que l’idée de lancer sa propre marque est née un peu par accident. « À l’époque, mes amies tombaient toutes enceintes… et moi, je me suis dit : bon, je fais quoi maintenant? » Elle n’a pas choisi la facilité : elle a choisi de bâtir un empire, à sa manière. C’est en 2006, à l’ISPO Munich – le plus grand salon professionnel du sport au monde – que vient la consécration internationale. Présenter une collection entièrement dédiée aux femmes, dans un secteur encore largement dominé par les hommes, relève presque du miracle. Mais la réaction du marché est immédiate : le mélange de technicité, de design audacieux et de fraîcheur séduit le public. Pour Kari, cette première participation marque un tournant. Elle prend sa retraite sportive peu après les Jeux de Turin, et consacre désormais toute son énergie à sa marque. Ce moment de bascule symbolise l’entrée de Kari Traa dans la cour des grands – non plus comme athlète, mais comme entrepreneure à suivre. Et comme modèle féminin à reproduire.
L’apologie des couleurs
« Un jour, j’ai peint mes bottes de ski avec des fleurs ».
Malgré son succès phénoménal en Scandinavie, la marque Kari Traa est partie d’une simple frustration; celle de devoir porter des vêtements pour homme en compétition. Tout était fait pour les athlètes masculins : les t-shirts, les manteaux, le look – tout était gris, monotone, et la coupe carrée ne faisait pas du tout aux femmes.
« Je ne veux pas me plaindre, mais mes commanditaires me donnaient toujours des vêtements tellement laids, se souvient-elle en riant. J’ai donc commencé à en tricoter moi-même. » Elle commence par vendre des tuques, puis à étendre sa gamme aux t-shirts et aux sous-vêtements. La marque voit le jour. Nous sommes en 2002, alors que la notion de female founder n’en est qu’à ses balbutiements. Dans un marché porté par une poignée de grands joueurs, Kari Traa prend tout le monde à contrepied. Son créneau : la féminité active, expressive, assumée. « Les autres marques commençaient par les hommes, puis allaient vers l’unisexe, et enfin (parfois) les femmes. J’ai décidé de commencer directement avec les femmes. » Dès ses débuts, elle refuse les codes sobres du vêtement de plein air. Résultat : des palettes de couleurs vives, des motifs volontairement ludiques inspirés du folklore norvégien, et une silhouette flatteuse conçue pour bouger.
Après l’ISPO, c’est en 2008 que la marque frappe un grand coup avec sa désormais célèbre couche de base rose en laine mérinos, tricotée avec des motifs inspirés du vieux chalet familial. Une création née lors d’un week-end de Pâques, autour d’une bière maison, avec une amie designer. « Ce n’était pas facile, mais on a dessiné le motif du chalet… et c’est devenu un best-seller! » Les pièces bouleversent ainsi un marché figé, habitué à proposer toujours les mêmes produits. En quelques années, Kari Traa devient la marque de couches de base pour femme la plus populaire de Scandinavie, et l’une des plus dynamiques d’Europe.
Cette volonté d’en faire à sa tête, de tracer sa propre ligne – qu’elle soit graphique ou dans la poudreuse – ne date pas d’hier. Bien avant les podiums, bien avant la laine mérinos tricotée main, il y avait déjà cette fille de Voss qui n’attendait pas qu’on l’invite pour prendre sa place. Enfant, Kari Traa était la seule à aller skier avec les garçons. « Si les garçons le faisaient, pourquoi pas moi? Ils ne m’ont d’ailleurs jamais traitée différemment. Ils ne m’ont jamais donné de traitement de faveur ou ils ne m’ont jamais forcée à skier derrière eux parce que j’étais une fille. Je faisais partie du groupe, je pense qu’ils ne voyaient même pas la différence. »
Elle ajoute: « Donner une place aux femmes sur la scène du plein air est essentiel. Beaucoup de sociétés à travers le globe ont des problèmes avec l’égalité des sexes. En Norvège, ça va bien, mais… Il faut se battre pour le reste du monde. Et puis, en ce moment, le monde est plutôt fou. Je n’ai pas toujours l’impression qu’on s’en va dans la bonne direction. » C’est ça aussi, l’idée derrière Kari Traa. Le renforcement positif. Montrer aux filles qu’elles ne devraient se mettre aucune barrière. « Quand je skiais avec les garçons, on voulait que d’autres filles se joignent à nous! Mais elles ne voulaient pas, on allait trop vite, trop loin. J’aurais dû essayer plus fort pour les convaincre, mais c’est maintenant ce que je fais aujourd’hui ».
«Vous êtes Kari Traa? On vous croyait morte!»
C’est ce que deux jeunes femmes, bouche bée, lui lancent dans un gala. Preuve que son nom est aujourd’hui plus grand qu’elle – et qu’elle est devenue avant tout un symbole culturel, presque une figure de résilience. Et puis, il y a eu ce moment improbable : Sarah Jessica Parker elle-même qui entre dans une boutique Kari Traa, achète la couche de base rose, la porte, puis la publie sur Instagram. Une star mondiale, une pièce tricotée à l’origine dans le vieux chalet familial, sans prétention… L’entrée de la marque sur la scène de la mode était assurée.
En 2025, beaucoup d’entreprises tentent de se doter d’une raison d’être à laquelle chacun peut s’identifier. Kari Traa est née avec une mission viscérale et irrépressible : libérer les femmes dans leur pratique du sport, et dans leur façon de se présenter au monde. Et tant mieux si certaines pensent qu’elle n’existe plus : Kari Traa, aujourd’hui, c’est tout un mouvement.







