Thomas Fafard : Le nouveau roi du marathon québécois
Entrevue avec le coureur olympique.

Il a suffi de deux heures et dix minutes pour réécrire l’histoire. En s’attaquant au record québécois du marathon, établi en 1984 par Alain Bordeleau, Thomas Fafard n’a pas seulement changé de discipline; il a redéfini sa relation au temps.

Tu arrives d’une discipline où tout se joue presque au dixième de seconde. Est-ce que devenir marathonien a changé ta relation au temps?
Le seul moment où ma carrière de coureur de piste s’est véritablement jouée de manière aussi précise remonte à ma course courue en 13 min 05,07, lors de laquelle j’ai manqué le standard olympique de seulement sept centièmes de seconde. Cela dit, ma transition n’a pas fondamentalement modifié ma relation au temps. Sur route, c’est davantage liée à un repère mental, notamment le rythme que j’ai en tête, autour de 3 min 05 au kilomètre. Dans l’ensemble, ma perception du temps est moins précise qu’au dixième de seconde, et le marathon, par sa nature, est une épreuve de toute façon moins serrée en matière de chronométrage.
Y a-t-il des réflexes de coureur de piste que tu as dû désapprendre?
L’une des principales rectifications par rapport aux compétitions sur piste concerne l’importance accordée aux temps de passage. En marathon, il ne faut pas se fier uniquement aux splits des kilomètres, car la course est trop longue pour être abordée avec la même précision que sur piste, où l’on analyse chaque 200 mètres. Il est beaucoup plus pertinent de courir à l’énergie du peloton.
Sur 5000 m, la douleur est plus explosive. Sur marathon, elle peut être progressive et se poursuivre sur un très long laps de temps. Quelle a été ton expérience?
La grande différence dans la douleur entre le 5 000 m et le marathon réside dans le fait que le marathon a été relativement facile pendant une longue portion de la course. Jusqu’à environ 35 kilomètres, tout s’est très bien déroulé, ce qui m’a agréablement surpris. En revanche, les vingt dernières minutes ont été extrêmement difficiles. C’était surtout une bataille mentale, car mes jambes voulaient vraiment arrêter de courir.
Tu as donc frappé le mur autour de 35 km… Qu’est-ce qui s’est passé pour toi?
Mes jambes et mon corps ont commencé à lâcher progressivement, rendant le maintien de l’allure très difficile. Vers 37 km, cette sensation s’est installée de manière définitive. J’ai alors ralenti de plusieurs secondes par kilomètre, et le mur s’est surtout manifesté sur le plan musculaire. J’étais encore en contrôle au niveau de ma respiration, au point où ma fréquence cardiaque a même diminué en fin de course, mais c’était simplement parce que mes muscles n’étaient plus capables de soutenir le rythme.

Quelle décision stratégique prise pendant la course a eu le plus de conséquences sur ton record québécois? Es-tu capable d’identifier un moment, une stratégie spécifique qui t’a aidé?
Tout s’est joué dans les dix premières secondes de la course. Avec mon entraîneur, le plan était de partir sur des bases de 2 h 12 en intégrant le troisième groupe. J'avais en tête un rythme plus proche de 2 h 10. J’ai donc choisi, sur la ligne de départ, de partir avec le peloton de 2 h 10. Avec le recul, cette décision s’est avérée la bonne; c’est ce qui m’a permis de courir plus rapidement que prévu et de battre le record.
Avec le temps et l’expérience, est-ce que ton rapport à la nutrition est devenu plus scientifique ou plus instinctif?
Ça fait déjà quelques années que j’ai intégré la prise de gels ou de boissons énergétiques pendant mes entraînements. Au marathon, l’approche était à la fois scientifique et instinctive : l’objectif était de consommer un gel environ tous les cinq kilomètres. Toutefois, en raison de la configuration du parcours, l’accès à la table de nutrition se faisait à chaque tour, soit environ tous les sept kilomètres. Je n’ai consommé aucun liquide durant la course, par crainte de crampes ou de devoir m’arrêter, et j’ai uniquement pris des gels Precision Fuel de 30 g de glucides chacun.
Pourquoi faire cette transition à ce moment dans ta carrière? Y a-t-il quelque chose dans le marathon que tu ne retrouves pas sur la piste?
C’était le bon moment. Bien sûr, certains objectifs sur piste n’ont pas été atteints, mais ça fait partie du parcours d’un athlète. Nous sommes, par nature, des éternels insatisfaits. Avec l’objectif de me qualifier pour Los Angeles 2028 pour le marathon, il était essentiel que je commence dès maintenant à accumuler de l’expérience sur cette distance afin d’optimiser mes chances d’atteindre le standard olympique. Repousser cette transition aurait probablement compromis cette ambition.
Battre un record dès un premier marathon, est-ce libérateur ou dangereux pour la suite? Est-ce que ça va être difficile de continuer après avoir « réussi du premier coup »?
Battre le record du Québec dès ma première tentative m’a beaucoup soulagé. Je ne crois pas que ça représente un danger pour la suite, puisque malgré ce très bon premier marathon, je suis conscient qu’il reste beaucoup d’éléments à améliorer, tant au niveau de la planification que de la nutrition et de l’entraînement. Ça pose plutôt des bases solides pour l’avenir et me permet de viser haut. Je vois une transition complète vers la route d’ici la fin de 2027.
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